Marius Borgeaud


Marius Borgeaud, un peintre suisse entre Montmartre et la Bretagne


Marius Borgeaud occupe une place singulière dans l’histoire de la peinture moderne. Né en Suisse, formé tardivement à l’art et longtemps partagé entre Paris et la Bretagne, il ne ressemble guère aux jeunes artistes impétueux qui firent la légende de Montmartre au début du XXe siècle. Lorsqu’il choisit véritablement la peinture, il a déjà quarante ans et derrière lui une première existence mouvementée. Pourtant, en l’espace de deux décennies, il construit une œuvre immédiatement reconnaissable, faite d’intérieurs silencieux, de personnages absorbés, de paysages lumineux et de scènes bretonnes débarrassées de tout folklore facile.

De 1916 jusqu’à sa mort en 1924, Marius Borgeaud vit au 43 rue Lamarck. Cette adresse montmartroise constitue son port d’attache parisien, même lorsqu’il séjourne longuement à Rochefort-en-Terre, au Faouët ou à Audierne. À Montmartre, il se trouve au cœur d’un quartier qui demeure un foyer artistique considérable. La Butte a déjà accueilli plusieurs générations de peintres et continue d’attirer des créateurs venus de toute l’Europe. Borgeaud y poursuit cependant une voie personnelle, éloignée des querelles d’école et des manifestes tapageurs.

Une jeunesse lausannoise loin des ateliers


Marius Étienne François Borgeaud naît le 21 septembre 1861 à Lausanne, au sein d’une famille de la bourgeoisie vaudoise. Son père, Charles Eugène Louis Borgeaud, est un propriétaire fortuné. Le jeune Marius fréquente l’École industrielle de Lausanne, mais son parcours scolaire ne laisse pas encore deviner une vocation artistique. Il se destine d’abord au monde des affaires et commence un apprentissage bancaire.

En 1888, il travaille dans une banque à Marseille. La mort de son père, survenue l’année suivante, transforme radicalement sa situation. Borgeaud hérite d’une fortune importante et abandonne bientôt toute activité régulière. Pendant plusieurs années, il mène une existence dispendieuse, notamment à Paris, dilapidant peu à peu son héritage. Cette vie d’excès finit par fragiliser sa santé et l’oblige à se reprendre.

Vers 1900, après une cure sur les bords du lac de Constance et une mise sous tutelle, il revient à Paris avec l’intention de recommencer sa vie. C’est alors qu’il décide de se consacrer sérieusement à la peinture. Cette vocation tardive est l’un des traits les plus étonnants de son parcours. À l’âge où de nombreux artistes ont déjà affirmé leur style, Borgeaud entreprend seulement son apprentissage.

Les débuts parisiens d’un peintre tardif


À Paris, Marius Borgeaud fréquente l’académie Humbert. Il travaille également auprès de Fernand Cormon, dont l’atelier a joué un rôle essentiel dans la formation de nombreux peintres étrangers établis dans la capitale. L’enseignement académique lui donne les bases nécessaires, mais Borgeaud cherche rapidement une expression plus libre.

Il découvre une scène artistique en pleine mutation. Le souvenir de l’impressionnisme demeure très présent, tandis que les Nabis, les Fauves et bientôt les cubistes renouvellent profondément la représentation. À Montmartre, Pablo Picasso et Braque Georges bouleversent les règles de la perspective. Borgeaud observe cette effervescence sans chercher à s’y fondre. Il reste attaché à la figure, au paysage et aux objets familiers, mais transforme ces sujets traditionnels grâce à une construction rigoureuse et à une couleur très personnelle.

Dès 1904, il présente ses œuvres au Salon d’Automne. À partir de 1905, il expose régulièrement au Salon des Indépendants. Ces manifestations ouvertes aux recherches nouvelles offrent aux artistes un moyen essentiel de se faire connaître sans passer par les circuits officiels. Borgeaud y affirme progressivement sa différence.

Il ne devient ni impressionniste, ni fauve, ni cubiste au sens strict. Il emprunte à la modernité sa liberté de couleur et de composition, tout en demeurant fidèle à l’observation du réel.

La Bretagne, révélation décisive de Marius Borgeaud


L’année 1908 marque un tournant majeur. Marius Borgeaud découvre la Bretagne après de brefs passages à Pont-Aven et à Locquirec. Comme de nombreux artistes installés à Paris, il est séduit par la lumière de la région, le coût modeste de la vie et la présence de communautés de peintres.

En 1909, il s’établit une grande partie de l’année à Rochefort-en-Terre, dans le Morbihan. Il conserve toutefois un pied-à-terre à Paris et partage désormais son existence entre la capitale et la Bretagne. Contrairement à plusieurs peintres attirés par les costumes traditionnels, les pardons religieux ou les paysages de falaises, Borgeaud ne recherche pas prioritairement le pittoresque.

Il préfère les lieux ordinaires : une mairie, une pharmacie, une auberge, une gare, une salle à manger ou une cuisine. À Rochefort-en-Terre, il réalise notamment des séries consacrées à la mairie et à la pharmacie du village. Ces œuvres, présentées au Salon des Indépendants, contribuent fortement à sa reconnaissance.

Borgeaud donne de la Bretagne une vision intérieure et quotidienne. Ses personnages ne posent pas pour illustrer une tradition régionale. Ils lisent, attendent, jouent aux cartes, travaillent ou demeurent silencieux. Le décor est simple, mais chaque objet participe à l’équilibre de la scène.

Le 43 rue Lamarck, l’ancrage montmartrois du peintre


En 1916, Marius Borgeaud s’installe au 43 rue Lamarck, où il demeurera jusqu’en 1924. Cette rue qui serpente sur le versant nord de la Butte offre alors un cadre plus paisible que les abords animés de la place du Tertre, du boulevard de Clichy ou de la place Pigalle.

Son appartement montmartrois lui permet de maintenir un lien permanent avec la vie artistique parisienne. Il peut y préparer ses expositions, recevoir ses amis, retrouver ses marchands et suivre l’actualité des Salons. Montmartre est alors peuplé de peintres venus d’horizons très divers. Modigliani Amedeo fréquente les ateliers et les cafés du quartier, tandis que Valadon Suzanne développe sur la Butte une œuvre indépendante et profondément moderne.

Borgeaud ne participe pas avec la même intensité à la bohème nocturne qui nourrit la légende montmartroise. Plus âgé et d’un tempérament réservé, il préfère le travail patient aux démonstrations publiques. Son voisin de la rue Lamarck, le peintre Maurice Asselin, partage avec lui le goût de la Bretagne et des scènes intimistes. Asselin réalisera d’ailleurs un portrait de Borgeaud.

Le 43 rue Lamarck n’est donc pas seulement une adresse administrative. C’est le centre parisien d’une existence menée entre deux territoires complémentaires : Montmartre lui offre les Salons, les galeries et les échanges artistiques ; la Bretagne lui fournit ses sujets, sa lumière et l’atmosphère particulière de ses tableaux.

Le peintre des intérieurs silencieux


Les intérieurs occupent une place essentielle dans l’œuvre de Marius Borgeaud. Une porte ouverte, une table, une chaise vide, une nappe claire ou quelques verres suffisent à organiser l’espace. Le peintre ne cherche pas l’accumulation décorative. Chaque élément possède une fonction plastique précise.

Les fenêtres et les embrasures créent souvent un tableau dans le tableau. Elles conduisent le regard vers une pièce voisine, une rue ou un paysage. L’intérieur et l’extérieur dialoguent sans jamais s’opposer brutalement. La lumière circule d’un espace à l’autre et donne aux compositions leur profondeur.

Ses personnages paraissent fréquemment immobiles ou absorbés par une occupation silencieuse. Ils ne racontent pas une histoire spectaculaire. Leur attitude suggère plutôt l’attente, la solitude, la concentration ou le passage lent du temps. Même lorsqu’une scène réunit plusieurs figures, comme dans Les Joueurs de cartes, une étrange retenue demeure.

La modernité de Borgeaud réside en grande partie dans cette économie de moyens. Il ne multiplie pas les anecdotes. Il transforme une scène quotidienne en construction presque méditative. Les rouges, les verts, les bleus et les ocres sont posés avec franchise, mais restent parfaitement équilibrés. Les formes sont simplifiées sans perdre leur présence.

Du Faouët à Audierne, l’accomplissement d’un style


Après Rochefort-en-Terre, Marius Borgeaud s’installe au Faouët au début de l’année 1920. Cette petite ville du Morbihan accueille depuis plusieurs décennies une colonie de peintres. Pourtant, une fois encore, Borgeaud se distingue de ses confrères par le choix de ses sujets.

Il peint moins les monuments et les costumes que les cafés, les chambres, les cuisines, les employés, les servantes et les voyageurs. Les trois années passées au Faouët, de 1920 à 1922, sont généralement considérées comme l’apogée de sa carrière. Son langage pictural atteint alors une remarquable maturité.

Des œuvres telles que L’Arrivée, La Bonne et la Soupière, Le Grand Blessé ou La Bretonne qui passe montrent son goût pour les compositions solidement construites. Les figures s’intègrent à l’architecture intérieure sans devenir de simples accessoires. Elles semblent appartenir au silence du lieu.

En 1923, Borgeaud quitte Le Faouët pour Audierne, dans le Finistère. Cette même année, il épouse Madeleine Gascoin, rencontrée plusieurs années auparavant à Rochefort-en-Terre. Madeleine, de vingt-huit ans sa cadette, devient une présence essentielle dans sa vie tardive.

À Audierne, la santé du peintre commence malheureusement à décliner. Il continue néanmoins à travailler. La Chambre blanche, peinte en 1924, apparaît comme l’une des expressions les plus dépouillées de son art. Dans cette œuvre ultime, la lumière et les surfaces colorées suffisent presque entièrement à créer l’émotion.

La reconnaissance des Salons et des galeries parisiennes


La carrière de Marius Borgeaud, bien que relativement brève, est soutenue par une présence régulière dans les grandes manifestations parisiennes. Il participe au Salon des Indépendants durant plusieurs années et revient fréquemment au Salon d’Automne.

Les galeries contribuent également à sa reconnaissance. Eugène Blot lui consacre des expositions en 1917 et 1918. La galerie Druet présente ensuite son travail en 1919, 1920 et 1922. Borgeaud bénéficie ainsi d’une véritable estime parmi les critiques, les collectionneurs et les peintres de son temps.

Son œuvre ne rencontre cependant jamais la célébrité spectaculaire de certains artistes de Montmartre. Sa discrétion, son arrivée tardive dans la peinture et son éloignement fréquent de Paris expliquent en partie cette situation. Son art ne s’inscrit pas non plus dans un mouvement facile à résumer. Trop moderne pour être académique, trop attaché au réel pour appartenir aux avant-gardes les plus radicales, Borgeaud échappe aux classifications simples.

La mort de Marius Borgeaud à Montmartre


En 1924, affaibli par la maladie, Marius Borgeaud quitte Audierne et regagne Paris. Il retrouve son appartement du 43 rue Lamarck, où il meurt le 16 juillet 1924, à l’âge de soixante-deux ans.

Montmartre devient ainsi le dernier lieu de sa vie. La rue Lamarck, qui avait été pendant huit ans son point d’attache entre Paris et la Bretagne, conserve la mémoire de ce peintre suisse venu tardivement à l’art, mais parvenu à créer un univers d’une grande cohérence.

Après sa disparition, son œuvre continue d’être montrée en Suisse et en France. Le Salon d’Automne lui rend hommage, tandis que plusieurs musées suisses et bretons contribuent progressivement à sa redécouverte. Le Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne conserve notamment plusieurs tableaux importants. Le Musée du Faouët rappelle également la place majeure qu’il occupe parmi les artistes inspirés par la Bretagne.

Marius Borgeaud, poète de la lumière quotidienne


Marius Borgeaud demeure l’un des peintres suisses les plus originaux du début du XXe siècle. Sa trajectoire tardive, son indépendance et son refus des effets faciles donnent à son œuvre une tonalité profondément personnelle.

Il a su révéler la poésie d’une salle d’auberge, d’une pharmacie, d’une chambre blanche ou d’un personnage silencieux. Sous son pinceau, les objets les plus modestes acquièrent une présence mystérieuse. La lumière n’est pas seulement un phénomène naturel : elle devient l’élément qui relie les êtres, les choses et les espaces.

Son attachement à Montmartre ne doit pas être opposé à son amour de la Bretagne. Les deux lieux ont joué des rôles complémentaires. La Bretagne lui a offert une grande partie de ses motifs ; Montmartre lui a permis de conserver sa place dans la vie artistique parisienne. Entre les intérieurs bretons et son appartement de la rue Lamarck, Borgeaud a construit une œuvre silencieuse, lumineuse et immédiatement reconnaissable.

En choisissant le 43 rue Lamarck comme dernier port d’attache, Marius Borgeaud a inscrit son nom dans l’histoire des artistes de la Butte, aux côtés de ceux qui trouvèrent à Montmartre un lieu de liberté, de rencontre et de création.

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